Commentaire au sujet de l’interview de M. Abou Nahla Al-Ajami, auteur du livre “Que dit vraiment le Coran ?” parue sur le site Oumma.com le 3 septembre 2008

Aujourd’hui, il y a un vif (faux) débat au sujet de la charia. Certains disent qu’elle est caractérisée par de nombreuses insuffisances, qu’il faut la réformer (c’est-à-dire la modifier) pour l’adapter aux règles du droit moderne en matière de droits humains, de droits de la femme, etc.

D’autres disent qu’elle a fait son temps, et qu’il faut simplement la réformer (comme on réforme un véhicule qu’on a cessé d’utiliser) pour lui substituer les règles du droit positif, tel qu’il s’est développé en Occident.

Faux débat, à mon sens, parce que la charia, c’est le droit des musulmans, et qu’à ce titre, on ne peut pas le réformer comme on réforme un vieux véhicule.

D’autant plus que ce n’est pas la charia qui pose problème, mais ce que les musulmans en ont fait, à la suite des interprétations qui ont été données par les uns et par les autres à différents versets, à travers les siècles et les différentes régions du monde,

Il est donc essentiel de revenir au message d’origine, celui de la Révélation, dont « l’unique but est de fournir des repères manifestes à l’homme en quête de sens. »

Comme l’expliquent tous les juristes musulmans, la charia est valable en tous temps et en tous lieux, à cause de son extraordinaire capacité d’adaptation aux circonstances les plus diverses.

C’est pour cela qu’il y a plusieurs rites (Abou Hanifa, Malik, Chafi’i, Ibn Hanbal, chi’a, etc.) qui existent dans différentes régions du monde, sans que nul juriste musulman ne s’étonne de la situation.

C’est pour cela que les droits humains, et les droits de la femme en particulier, sont interprétés de manière très différente d’un Etat à l’autre, d’un Code de la famille à un autre.

Si la charia fait montre d’une telle flexibilité, c’est parce qu’elle a surtout cherché à protéger les droits des faibles et des opprimés, des femmes, des enfants, des esclaves. Elle a montré la voie du progrès, elle a indiqué les moyens de changer les situations qui avaient besoin d’être réformées, mais elle n’a pas figé les situations, ni les solutions qui pouvaient leur être appliquées.

De ce point de vue, on peut affirmer en toute sérénité que la charia est parfaitement compatible avec le droit positif, dans ce qu’il a de meilleur en matière de protection des droits humains.

Mais, au cours de l’histoire, les dirigeants des communautés musulmanes ont favorisé l’application des interprétations qui répondaient le mieux à leurs objectifs sociaux, ou à leurs choix personnels, ou qui leur permettaient de consolider leur emprise sur la communauté qu’ils dirigeaient.

Ils ont institué l’ère du « taqlid » (imitation) qui a succédé au temps du « tajdid » (renouvellement) initié par la Révélation. Ils ont ainsi bloqué la dynamique sociale impulsée par la Révélation, pour lui donner toutes les caractéristiques d’une situation statique, figée.

Tout cela n’a rien d’étonnant, et n’est pas propre à la culture islamique, mais se retrouve dans l’histoire de toutes les cultures mondiales.

La civilisation humaine semble progresser en passant d’une situation de blocage à une autre, mais en empruntant une voie de progrès entre les deux. Celle qui ne trouve pas sa voie de progrès reste bloquée définitivement, jusqu’à son dépérissement total.

Cette proposition a été parfaitement illustrée par des études célèbres, telles que « Une étude de l’Histoire » d’Arnold Toynbee ou « La théorie des révolutions scientifiques » de Kuhn.

A cause de ce gel de la pensée novatrice musulmane pendant des siècles, les experts en droit musulman, élevés dans une tradition donnée, et auxquels on a inculqué le respect absolu de cette tradition, sont incapables d’envisager qu’il puisse exister une autre vision des choses.

Ils s’appuient sur un « hadith » attribué au Prophète, rapporté par al-Bokhary, et répété à tous les prêches du vendredi, selon lequel « toute innovation est une bid’a » qui conduit celui qui l’entreprend droit en enfer.

Un tel hadith conduit à un blocage total de la pensée humaine, contrairement à ce qui semble être l’enseignement fondamental de la Révélation, basé lui-même entièrement sur la remise en cause du statu quo qui existait en Arabie au 7ème siècle, et sur l’innovation dans tous les domaines où cela était requis.

Heureusement, aujourd’hui, de plus en plus de personnes ressentent le besoin de débloquer cette situation, de sortir du cycle du « taqlid », pour envisager une nouvelle ère de « tajdid » dans la culture islamique.

Mr al-Ajami appartient clairement à cette catégorie de novateurs, et son livre (si j’en juge par l’interview) devrait fournir des bases intéressantes pour que chacun d’entre nous puisse procéder à sa propre réflexion, de manière fructueuse, sur ces questions.